Photographes en résidence

Du 05 avril
Au 25 mai

Rencontres de la jeune photographie internationale 2023

Au cœur des Rencontres de la jeune photographie internationale se trouve une résidence unique. Huit photographes émergent·es, français·es et internationaux·ales, sont invité·es à Niort en résidence de création. Accompagné·es parJoan Fontcuberta, iels ont carte blanche pour expérimenter et confronter leurs pratiques pendant deux semaines.

Informations complémentaires

Exposition du 25 mars au 27 mai 2023 à la Médiathèque Pierre-Moinot
Du mardi au samedi de 13h30 à 18h30, fermée les jours fériés
ENTRÉE LIBRE & GRATUITE

Romy Alizée – Je suis incapable de faire quoi que ce soit

Un boxer blanc un peu passé, sa brosse à dent, un vieux t-shirt parfumé, son miroir, les clés de chez elle… j’ai tout ramené. Ou presque. J’ai dit au revoir mon amour, et j’ai pas regardé derrière moi. Regarder derrière soi, c’est déjà se faire du mal. Et comme je tiens à aller bien, j’ai pas hésité, je suis entrée dans l’ascenseur et hop, en deux minutes, j’étais dehors. D’habitude, je remonte jusqu’à son étage, je toque, j’entre (souvent en larmes) et je l’embrasse de nouveau. Mais le 30 mars, j’ai décidé que non, vraiment, fallait s’éviter ça à toutes les deux. Quand j’ai préparé ma valise chez moi, j’ai réalisé que la moitié était remplie de tous ses objets. Alors j’ai pris un gros sac en plus, et puis un autre plus petit. Si j’avais pas cette peur de manquer (d’elle), j’aurais voyagé léger. Le cœur et la valise légères. À Niort, quand le soleil a fini par pointer le bout de son rayon, là, j’ai serré fort dans mes bras le t-shirt gris qu’elle m’a laissé, encore embaumé de notes florales et orangées (son odeur en fait). « Une lesbienne qui célèbre son désir symbolise la possibilité du changement social pour toutes les femmes.», dit Joan Nestle dans son livre Fem. En disant ça, je m’interroge vite fait. Est-ce que je célèbre mon désir lesbien en faisant ça ? Comment être sûre que je sois pas juste un tout petit peu maniaque? Dépendante affective ? Extrême ? Peut-être que ça fait plaisir qu’à moi finalement, et pas à elle… J’en suis même sûre en fait, là maintenant je suis absolument convaincue qu’elle appréciera pas, qu’elle comprendra pas. Mais bon, faut bien se faire faire les choses qui nous font du bien, sinon, à quoi bon? Niort toujours, j’ai interrogé des tas de personnes, je les ai photographiées et ça m’a rassurée. Visiblement, y’en a plein d’autres pour qui l’amour, c’est forcément puissance mille. Être séparées? Bof. S’écrire des mots passionnels sur des carnets pendant des années ? Bah oui tiens. Ma copine dit qu’elle peut vivre sans moi, car la perspective de se retrouver le 17 avril suffit amplement à l’apaiser. Oui, elle dit ça, mais le 7 avril, par sms, c’était autre chose. «Finalement t’es tellement occupée, jamais je vais te manquer», qu’elle m’a écrit. J’ai répondu si, si, en vrai tu me manques déjà, mais comme t’es au centre de mon projet de création, c’est un peu plus complexe que d’habitude. Déjà, je m’ennuie pas. Les journées sont riches et longues. On fait des photos, du labo, du blabla, on grignote et bim, c’est déjà l’heure d’aller au lit. Purée, on a même pas le temps de se branler, j’ai ajouté. Mais la vraie raison, c’est que tous les objets que j’ai emportés ont un réel pouvoir, absolument magique : c’est comme si j’étais tout le temps avec elle. Du reste, je crois que le manque vient véritablement avec l’ennui.

MD Fazla Rabbi Fatiq – Sans titre

(Bangladesh)

C’était la première fois que je m’éloignais autant de mon pays. Il m’était très difficile de communiquer avec les gens ici à cause de la barrière de la langue. Personne ne me comprenait et je ne comprenais personne. Mais une chose était remarquable dans la ville de Niort et dans la campagne environnante: presque toutes les maisons semblaient avoir un chien. Il y avait une grande variété de chiens que je n’avais jamais vue auparavant. Il y avait toutes sortes de chiens de races mélangées. Le premier jour où je suis sorti seul, quatre chiens différents m’ont poursuivi à plusieurs endroits. Ces chiens ne sont peut-être pas habitués à voir trop de monde. J’ai failli me fatiguer ce jour-là en fuyant les chiens qui me poursuivaient. Les jours suivants, je me suis lancé dans des excursions sans but particulier dans et hors de la ville, parfois à pied, parfois en voiture. J’ai vu différentes sortes d’animaux, j’ai essayé de les approcher et j’ai réalisé qu’il était plus facile d’interagir avec les animaux qu’avec les humains ici.
J’ai vu des animaux utilisés pour des cirques, d’autres pour la sécurité, parfois dans des fermes, et d’autres dans des sanctuaires. J’ai commencé à prendre des photos et à observer leurs expressions et leurs activités. Au fil du temps, j’ai appris à mieux comprendre le comportement caractéristique des animaux.

Victor Gamarra – Aleatoriedad de la deriva

(Pérou)

La dérive peut être un acte de découverte du hasard. Il n’y a aucun moyen d’échapper aux caprices du hasard. J’ai commencé ce projet en dérivant, en me laissant aller à ce qui semblait n’être qu’une recherche esthétique de paradoxes, de métaphores et de contradictions parmi les paysages de Niort. Sans carte ni plan établi, j’ai erré à travers les places, les rues, les coins et les espaces urbains pour me surprendre avec l’inattendu. Au fil des jours, j’ai creusé à partir du visible pour finir par explorer, sans le vouloir, mes propres émotions.
Des jours de pluie et des jours de soleil.
J’ai été surpris d’être confronté dans un si petit espace à un père portant sa fille à vélo et quelques heures plus tard, au son inquiétant des corbeaux et des cloches d’église alors que la pluie tombait.
La même dérive photographique finit par me confronter à moi-même: elle me fait prendre conscience d’émotions contradictoires. Être conscient s’apparente à être sensible et formel ; il ne s’agirait donc plus d’une question de dérive, mais d’une contradiction avec le hasard.
La dernière photo que j’ai prise est celle d’un jeu de cartes italiennes. Un poème-surprise qui a récompensé un voyage à la décharge locale où les cartes du jeu ont mis en scène leur dernière métaphore. Pourtant, il s’agissait bien d’un voyage planifié à l’avance. Peut-être un autre caprice des possibilités.

France-Lan Lê Vu – A stone went through the glass

Au fond de son jardin, Didier me présente son ancienne écurie. À l’étage, une fenêtre s’est brisée, lorsqu’il tondait la pelouse. Accident qu’il n’a jamais réparé, j’ai alors transformé ce trou en sténopé, pour ne réaliser des photographies qu’à travers cette ouverture. C’est en occultant la fenêtre et en ne laissant de la lumière passer qu’à travers cette fissure, que le paysage extérieur se projette à l’intérieur. Dans cet espace sombre et poussiéreux, j’installe mon laboratoire et je capte directement sur le papier des fragments de jardin.
À partir d’une simple brèche, une multitude d’essais photographiques en résulte, la fragilité du verre transparaît dans les images, évoquant le Négatif sur verre brisé d’André Kertész (1929). La série revisite l’utilisation de la camera obscura et nous invite à parcourir les premiers pas de la photographie.

Cloé Azzopardi – Non technological devices

Dans cette série, j’ai construit un univers fait d’objets futuristes: entre productions rudimentaires et créations de science-fiction, il s’agit d’outils composites issus d’éléments naturels glanés dans les environs de la Villa Pérochon, assemblés de manière à mimer les artifices technologiques qui peuplent notre quotidien.
J’ai entamé avec cette série une réflexion sur nos imaginaires et nos fantasmes du futur: comment faire voir un avenir alternatif face à nos rêves d’un monde hyper-artificialisé et technologisé? À l’aide de la fiction et du jeu, j’ai cherché d’autres manières d’imaginer les vies augmentées, j’ai voulu créer des sortes de cyborgs organiques dont le but était d’inscrire le corps différemment dans notre environnement. J’ai notamment utilisé le décalage et le détournement poétique d’artefacts symboles du progrès technique pour interroger notre rapport au vivant et à la disparition des «ressources» terrestres utilisées pour construire les composants de nos objets technologiques.
J’ai souhaité ici créer de nouveaux désirs, générer des images qui puissent être des ressources pour nos imaginaires. C’est ainsi que se sont mis à se côtoyer les masques de réalité virtuelle, les antennes satellites, les exo-squelettes et des artefacts poétiques inventés dont l’usage reste à imaginer.

Valia Russo – Margin of error

Lors de mon séjour à Niort, j’ai accumulé 1 272 photographies. Cette surproduction intentionnelle d’images documente ce que l’architecte Rem Koolhaas appelle les Junkspace 1 : des espaces urbains génériques, indifférenciés, uniformes et répétitifs, souvent créés par la globalisation et l’urbanisation rapide.
En utilisant cette banque d’images que j’ai constituée, et à l’aide des outils automatiques de Photoshop, ainsi que de l’intelligence artificielle, j’ai crée des compositions hybrides et absurdes. Chaque image se compose de différents éléments intentionnellement introduits pour produire des erreurs dans le résultat final. Cela peut inclure des variations dans la mise au point, la surimpression, des ombres inattendues, des reflets ou des éléments indésirables qui reflètent cette fragmentation et cette surcharge d’informations. L’erreur technique y est à la fois considérée comme outil créateur et destructeur: plus sa marge est élevée, moins les résultats sont fiables et plus la probabilité qu’ils soient éloignés de la réalité est importante.
Ce travail vise à explorer la manière dont l’environnement actuel, tant physique que virtuel, est un espace encombré de signes, de symboles et d’images qui n’ont souvent aucun sens et entrent en conflit les uns avec les autres. Dans L’art à l’état gazeux2, Yves Michaud constate cette vaporisation de l’art à travers nos espaces quotidiens, dans des lieux communs et standardisés ainsi que des objets de consommation. Margin of error propose une réflexion sur la construction et l’hybridation de nos environnements, mais aussi de l’architecture de l’image elle-même, sa fluidité et son instabilité.

Yehor Simakov – Eat me if you can

(Ukraine)

Depuis longtemps, je m’interrogeais sur le fonctionnement de la mémoire, sur la manière dont elle nous influence, influence les autres, et crée en fait toute notre identité. Plus précisément, ce qui m’intéressait, c’était la mémoire à court terme, qui semble bien plus lumineuse et claire, et que nous pouvons ressentir et vivre plus pleinement que la mémoire à long terme, que nous utilisons encore beaucoup, mais que nous ne pouvons pas ressentir de la même manière que la mémoire à court terme.
Chacun reçoit normalement un certain nombre d’informations par le biais des sens de la vue, de l’odorat, de l’ouïe et du toucher. Les informations visuelles sont transmises par les yeux et peuvent être reproduites par la photographie. Néanmoins, toute photographie est elle-même limitée par le cadrage, le nombre de pixels, la taille du papier, etc… ce qui signifie que l’information visuelle ne peut pas être reproduite à 100 % telle qu’elle a été reçue initialement par les yeux.
Pour évoquer un souvenir ou montrer quelque chose que j’ai vu à quelqu’un d’autre, j’utilise la photographie comme un instantané, la manière pure et simple de capturer les choses qui nous entourent. Ce que tu vois – tu photographies ce que tu photographies – est ce que tu veux mémoriser. L’instantané capture un moment, ce qui est un élément très important dans les deux types de mémoire.
L’utilisation de différentes couleurs souligne la différence entre ma compréhension de la mémoire à long terme et dela mémoire à court terme. L’éclat, l’optimisme et la crudité en même temps sont une formule de notre mémoire à court terme, car nous nous souvenons encore beaucoup d’événements qui se sont produits il n’y a pas si longtemps, de sorte que nous pouvons encore ressentir et nous souvenir précisément de ce que nous avons vécu, de ce que nous avons vu et de ce que nous avons mémorisé. La répétition des couleurs dans les différentes images a sa propre signification symbolique, et je laisse au spectateur le soin de définir et d’imaginer ce qu’une couleur donnée signifie réellement.
L’installation elle-même fonctionne comme un élément interactif de l’ensemble de l’exposition. L’idée de goûter, de manger, de consommer des souvenirs peut sembler hors de propos et irréaliste, mais le concept lui-même, l’idée de recevoir et d’expérimenter les souvenirs de quelqu’un d’autre fait partie du processus de distorsion de l’image, qui équivaut à la distorsion de la mémoire, et de la consommation, qui équivaut à la réception, tout comme avec n’importe quel type de drogue. Il s’agit également d’une autre façon de partager un souvenir que nous avons vécu, non pas par des mots, mais par des effets visuels qui peuvent survenir lors de la consommation d’une image ou d’un flashback.

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