Photographes en résidence
Au 28 mai
Rencontres de la jeune photographie internationale 2022
Au cœur des Rencontres de la jeune photographie internationale se trouve une résidence unique. En 2022, 7 photographes ont été accueilli·es et accompagné·es par François Cheval.
Informations complémentaires
Lucie Belarbi – Cette image sont on ne sait que faire
J’ai interrogé le cosmos pour mieux comprendre ce qu’il se passe sur terre.
La parole est faite d’images. D’une image à une autre que l’on ne s’explique pas. Parfois des images, dont on ne sait que faire, des images de violence, de domination, suspendues et lourdes à porter restent en sommeil longtemps. Au premier matin de la résidence, j’ai observé le coucher de la pleine lune sur la ville de Niort. Lorsque l’astre est arrivé près de l’horizon, sa grosseur surdimensionnée s’est dessinée dans le ciel. L’illusion lunaire est un effet d’optique qui laisse songeurs les scientifiques quant à son interprétation. Ce jour-là, un cercle concentrique a insolé mes pellicules. La série s’organise de façon arbitraire, en une double narration basée sur deux phénomènes que l’on ne s’explique pas : l’incapacité collective à faire émerger nos récits de violence et l’illusion du diamètre grandissant de la lune lorsqu’elle s’approche de l’horizon. Sous l’aspect d’une boucle, sans imposer de réponse, le récit questionne nos croyances collectives. D’une part; une vidéo et dix photographies reflètent mon expérience et mes rencontres lors de la résidence ; puis un montage son en un échange entre trois personnages, interrompu de silences, décryptent les dispositifs qui permettent aux victimes de violences de faire advenir leurs paroles. Images cachées, oubliées, des images impossibles à révéler, dont on ne sait que faire.
Lisa De Boeck – Les Dissidents
(Belgique)
Juste avant de partir pour Niort, j’ai remarqué que la résidence se déroulerait pendant les élections présidentielles françaises. J’ai tout de suite pensé à travailler autour de ce thème.
Pendant notre première rencontre avec le public à l’Îlot Sauvage, j’ai dit que je recherchais, pour ce travail, des gens de la région qui voudraient se présenter à l’élection présidentielle. La première partie du travail a consisté à rencontrer toutes les personnes qui s’étaient montrées intéressées et à passer du temps avec elles afin d’aborder des sujets aussi bien personnels que politiques. Ainsi, je pouvais commencer à m’imaginer comme la directrice artistique de l’agence de communication qui essayait de comprendre et de mettre en forme les désirs sociétaux et les vues politiques de mes « clients ». Je suis arrivée à des images qui ressemblent à des affiches électorales mais qui font très fortement référence aux portraits officiels de chacun des précédents présidents français.
Le titre de ce travail – Les Dissidents – est une référence à une citation d’Harold Pinter: «C’est si facile pour la propagande de fonctionner et pour la dissidence d’être moquée». Mais je crains qu’il soit aujourd’hui encore plus facile pour les dissidents d’être ignorés et donc censurés.
Clémence Elman – If I can make it here, I can make it anywhere, that’s what they say
« Arrivée à l’aéroport John F. Kennedy. J’avais 17 ans la première et la seule fois que je suis allée à New York. Je suis contente d’être de retour. » Empire State Of Mind, Alicia Keys (2009).
En partant d’une confusion naïve et volontaire entre la ville de Niort et celle de New York, je cherche des traces de la mégapole américaine. En mêlant fantasmes personnels et clichés collectifs sur la culture américaine, je viens les ancrer sur le territoire des Deux-Sèvres. Le projet final prend la forme d’une édition dans laquelle le texte – mélange d’impressions personnelles et d’informations considérées comme objectives trouvées sur Wikipédia – vient guider la forme visuelle et dialoguer avec les images. Au fur et à mesure que je tisse des liens entre les deux territoires, une narration émerge et me permet de questionner la fonction illustrative des images et les potentialités interprétatives d’une information, visuellement et textuellement.
Julia Genet
Ma dernière série Shubbiha Lahum questionne notre perception de la réalité à travers nos sens comme messagers du dehors. Avec ce corpus d’œuvres je m’interroge sur notre relative appréhension du réel en dégradant la lisibilité de l’image, obstruant la vue du regardeur.se. J’arrive à la résidence avec le désir d’aller plus loin dans cette démarche. Cette fois je choisis de questionner notre rapport à l’autre à travers le visage comme symbole de l’altérité.
Je me demande: nous rencontrons-nous jamais? Est-il possible d’appréhender l’autre sans préjugé, sans projection de nos désirs, de nos limites, sans apposer sur l’autre le filtre de nos vécus ? Pour tenter de saisir cette « non-rencontre », je me nourris des idées de Jacques Lacan et Emmanuel Levinas. En plus de la photographie, que je considère comme matière, je travaille avec différents médiums, mélangeant les pratiques picturales. Je joue avec la transparence des supports, leur réflexion, mais aussi l’opacité du pastel ou l’oxydation des feuilles d’argent.
Ici un visage flou n’est visible qu’à travers un autoportrait qui en gène la lecture. Là un portrait est placé sous une vitre sur laquelle le reflet du regardeur.se empêche d’en saisir pleinement la perception. Cette résidence est l’occasion d’entrouvrir un nouveau chemin de questionnement que j’ai envie d’approfondir.
Erdiola Mustafaj – La vie est belle et c’est tant mieux
(Italie)
1er avril, origine de mes recherches.
Peu de voitures, et commerces fermés le long de la route.
À seulement une demi-heure de la frontière,
et quatre-vingts ans plus tard,
je traverse et arrive enfin en Grèce.
Dans l’effort de revenir à un lieu ou à une idée.
Filiatès, voici les souvenirs de mes ancêtres.
La douce ligne des montagnes à gauche m’accompagne
tandis que dans ma tête résonnent les symphonies orientales
que mon grand-père assis sur ses genoux me jouait avec son Zamarè.
Plus que cinq kilomètres à parcourir.
Arrêtez-vous!
La vallée parsemée de peupliers au loin attire mon attention,
Le ciel s’assombrit.
Je suis au milieu de la route pendant que la pluie me frotte le visage, une énergie lointaine me secoue.
Les montagnes anticipent en propageant le son,
Je tremble.
Un éclair tombe devant moi, sur l’asphalte noir humide.
Une odeur métallique, choc électrique,
la voiture ne démarre plus.
Derrière la courbe apparaît un homme enveloppé dans un imperméable orange, il ne se retourne pas et continue son chemin.
Ainsi commença mon voyage.
J’ai cherché le même à Niort,
un point de contact entre paysages interrompus, liquéfiés, qui s’ouvrent à la recherche des différences.
Au lieu de rester dans l’uniformité.
Joséphine Vallé Franceschi – Mana, Margaux, Alma, Joséphine et les autres
J’apprends début 2022 que je serai résidente à l’occasion des Rencontres de la jeune photographie internationale à Niort. En parlant avec ma grand-mère Mana avec laquelle j’ai un lien particulier, je réalise que Niort est la ville proche du village originel de son père, Champdeniers. Travaillant sur la surimpression d’images et l’intemporalité, je me mets en quête de lier le passé, le présent et sans doute l’avenir.
Arrivée à Niort, je prends la route vers Champdeniers. J’ai avec moi quelques photographies de la maison où ma grand-mère revenait les étés. Je retrouve vite la maison grâce au portail Art nouveau que mon arrière-arrière-grand-père Louis Bourdet avait conçu. Ce portail constitue alors un point d’entrée vers mon projet ici, ma famille et nos palettes de couleurs. Comme nous, Mana appartient à une famille de quatre sœurs dont la mère Joséphine semble être libre, indépendante et fantasque. La guerre éclate en septembre 1939 et trois des sœurs arrivent à attraper la dernière liaison par bateau avec leur mère Joséphine pour rejoindre le Maroc où elles connaissent la vie légère, facile et ensoleillée. Tandis que l’aînée Jeanine reste auprès de sa grand-mère paternelle à Champdeniers dans la maison de la rue des Hivers au portail Art nouveau.
J’ai voulu rassembler toutes ces femmes par une intemporalité de lieux, de paysages cueillis dans la région et en inventant une correspondance, un mélange de ce qu’on pourrait appeler un Maroc des Deux-Sèvres. J’ai également réuni ces portraits de femmes d’époques différentes autour d’une vidéo « la plage », réalisée à partir d’images d’archives super 8 en veillant toujours à une perte de temporalité et de confusion d’identités de ces femmes qui se ressemblent.
Ali Zanjani – Memorial n°1
(Iran)
Ces archives de photographies de studio prises sur une période de trente ans, de 1975 à 2005, appartenaient au petit atelier animé de M. Arbab, dans le centreville de Téhéran. Après sa mort, tout ce qui se trouvait dans cet atelier, y compris ces archives, a été vendu à des marchands de matériel photographique du bazar de Téhéran.
Les archives d’Arbab se composent de 26 691 négatifs en noir et blanc et de 120 négatifs en couleur disposés dans des tiroirs en bois par groupes de 500. Des photographies datant de l’Iran prérévolutionnaire devaient certainement être archivées, avant d’être détruites pendant la Révolution.
En 2015, j’étais à la recherche de mes films 16 mm habituels lorsque j’ai découvert cette archive dans un débarras miteux et humide. Il a fallu deux ans au personnel d’Ag Galerie Lab pour numériser ces négatifs et finalement en 2017, j’ai commencé mes recherches sur ces archives.
Jusqu’à présent, j’ai créé plusieurs groupes d’images différents: des photos d’identité pour les permis de conduire et le service militaire, les anniversaires d’enfants, des écolières portant leurs premières coiffes et hijabs islamiques, des photos de passeport de famille, des photos de la loterie de la carte verte américaine, et même des photos prises par des jeunes mariées pour leurs époux absents.
Jusqu’à présent, j’ai exposé une série extraite de ces archives dans la série intitulée Military Makeup en 2019 à Ag Galerie et composée de onze images de soldats. Ils ne souhaitaient pas se couper les cheveux pour leurs cartes d’identité de service militaire et ont demandé au photographe de dissimuler leurs cheveux en utilisant des techniques de retouche avec un marqueur rouge. Ce procédé a le même effet qu’un filtre rouge utilisé dans l’impression de photogra- phies en noir et blanc.
La question des cheveux est une question importante dans cette archive qui compte également plus de dix mille photographies de femmes et de filles portant le hijab. Il est intéressant de noter qu’en dépit des lois strictes sur le hijab en Iran, beaucoup de ces femmes ont osé enfreindre la loi et se faire prendre en photo sans se couvrir les cheveux.
Ces photographies m’ont rappelé le passeport de ma femme et la contradiction qu’il contient : elle a dû présenter une photo entièrement islamique d’elle-même pour l’agence des passeports, mais pour le visa Schengen, elle a dû fournir une photo sans le hijab. Tout au long de l’histoire moderne de cette région, et dans certains pays européens, la question du hijab – à la fois son application et son interdiction – a été à l’origine de conflits et de troubles. La question se pose: pourquoi les gouvernements pensent-ils avoir le droit d’imposer ou d’interdire un vêtement particulier pour les femmes alors qu’ils prétendent respecter les droits des femmes ?






