projets en cours


Un appel à candidature international est lancé tous les ans (en juillet) afin de postuler à la résidence de création des Rencontres de la jeune photographie internationale. Il est diffusé via les réseaux sociaux et sur notre site. Toutes les autres propositions de résidence de création territoriale font l’objet d’un appel à projet. Aucun des appels à candidature n’est soumis à des frais de participation.

Parce que c'est nous !

L'APPEL À PROJET (clos depuis le 15/09/2020).

Texte de Frédérique Stucin :

Autoportrait - © Frédéric Stucin.


…Pour réfléchir au projet Parce que c'est Nous !, j'ai écouté radio Pinpon. Je suis tombé sur l'interview de Cosette, qui raconte comment elle peint ses tableaux. Cosette dit qu'elle procède « d'après nature ou d'imagination », et le plus souvent des deux en même temps. J'ai été marqué par cette expression, qui m'est restée en tête. J'ai pensé que, pour moi, la photographie était exactement cela : une création à la fois d'après nature et d'imagination. Une rencontre du réel et de l'imaginaire, où le second est parfois plus vrai que le premier.

…Sur radio Pinpon, j'ai écouté les beaux poèmes de Chloé, j'ai été bouleversé par La Poupée, et j'ai retenu ces phrases dans celui qui s'intitule Vérité : « Après tout, la vérité est-elle vraie ? Elle appartient à chacun de nous. Chacun créé sa propre histoire, sa propre façon de voir les choses. » En continuant à naviguer à travers les podcasts, j'ai eu l'impression de retrouver souvent cette idée: cette vérité qui mélange imagination et réalité. Quand Luc se raconte à travers une cigarette, quand Yves remplit une chambre où «plus rien ne se ressemble» de «tant de souvenirs, tant de vies passées».

C'est en me laissant porter par ces enregistrements qu'est venue mon idée pour ce projet : proposer aux patients rencontrés à la P’tite Cafète la réalisation de « vrais portraits rêvés ». Qu'on pourrait aussi appeler « portraits porte-rêves ». Ou, pour le dire peut-être plus simplement, d'autoportraits au sens large, et libre. Le projet s'appelle Parce que c'est nous ! et c'est à cette intention que j'aimerais coller. En proposant à chacune et chacun de créer, ensemble, une photographie qui les raconte. Une photographie qui dit de soi ce que l'on a envie de dire de soi, à ce moment-là. Bien sûr, il peut éventuellement s'agir de se présenter en chair et en os. Mais déjà rien que la façon de poser, l'expression, l'attitude, les habits, le cadrage, visage ou silhouette lointaine, sont des choix qui modifient le réel, qui lui insufflent une part d'imaginaire. Et un autoportrait, cela peut être aussi un élément de son environnement proche, plus ou moins mis en scène. Une chambre, comme dans le poème d'Yves, ou bien les oiseaux au balcon de Luc. Cela peut être un objet, un décor, une nature morte, comme la robe blanche posée sur une chaise qu'Aurane décrit dans l'oeuvre de Tina Enghoff, et qui lui fait imaginer la disparition du corps au profit de l'esprit.

Pour créer ces images, j'envisage une répartition des rôles inspirée du cinéma. Le patient est le scénariste, je suis le cadreur, et nous coréalisons ensemble son scénario. En plusieurs séances, avec une seule personne à la fois, au rythme de chacun. Pour ceux qui le souhaitent, je peux apporter des pistes d'inspiration, des exemples, un éclairage sur l'art de l'autoportrait dans l'histoire de la photographie. Pour d'autres, mon aide peut consister davantage en des conseils sur l'utilisation de la lumière, le cadrage, la distance. Contrairement aux portraits que je fais pour la presse, où je vais vite et dirige, l'idée au contraire est de prendre le temps et de m'adapter, en m'appuyant sur l'accompagnement des soignants. De mettre à la disposition des patients mes connaissances artistiques et mes compétences techniques. De les accompagner dans la création de cette image qu'ils ont envie de proposer au regard de l'autre.

Une phrase dans le dossier de présentation du projet m'a particulièrement frappé : « Les personnes malades psychiques sont aussi à mobilité réduite et souvent empêchées par leurs troubles et le regard de l’autre pour circuler librement dans la ville. » Le pari de ce projet est que ce regard extérieur ne soit plus un empêchement, mais au contraire l'occasion d'un partage. Que l'objet du regard redevienne le sujet qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être. Que les patients donnent à voir au lieu d'être regardés.

Fréderic Stucin


Texte critique :

Au terme d’un appel à projet* qui a été suivi par 70 photographes, la P’tite Cafète, service psychiatrique de l’hôpital de Niort, s’est associé à la Villa Pérochon et la DRAC Nouvelle-Aquitaine, pour retenir la candidature de Frédéric Stucin. L’artiste photographe sera en résidence de création/médiation entre le dernier mois de l’année 2020 et 2022, selon un calendrier qui sera déterminé par tous les acteurs du projet Parce que c’est nous ! Frédéric Stucin se trouvera en immersion au sein de la P’tite Cafète, lieu de soin et de convivialité de l’hôpital, accessible sur prescription, l’artiste ira à la rencontre des patients pour mener à bien l’expérience de coréalisation de vrais portraits rêvés qu’il a soumis au jury.

Après avoir pris connaissance des éléments fournis par le service psychiatriques, par le biais de Radio Pinpon notamment, Frédéric Stucin s’est basé sur cette idée que les patients pourraient devenir les scénaristes d’une création photographique orientées sur le portrait, tandis que lui, le photographe professionnel, mettrait à leur service son expérience de technicien et de plasticien. Les constituants de la photographie (cadrage, lumière, vitesse, plans…), tels que Frédéric Stucin a pu les éprouver à travers sa démarche de portraitiste reconnu, viendront à la rencontre des patients de la P’tite Cafète afin que ceux-ci, en associant le réel et l’imaginaire, puissent donner à voir des photographies qui les racontent, des images qui les dévoilent sans forcément les montrer. Faire en sorte que le regard extérieur, le regard de l’autre, ne soit plus un empêchement ni source de malaise mais l’occasion d’un partage. Le patient, objet du regard, devenant le sujet, le photographe s’engage à écrire une nouvelle page de son esthétique de la solidarité.

Si Frédéric Stucin est passé maître d’une scénarisation qui lui vaut de nombreuses commandes, il n’en est pas moins attaché à sculpter dans le social et le fragile afin de donner un équilibre à sa démarche personnelle. Il est frappant de voir combien son regard humaniste associe le sublime au précaire. Une grande part d’existentialisme traverse sa personnalité **; François Cheval, dans la postface du livre Only Bleeding parle d’une esthétique de l’impuissance.

Frédéric Stucin paraît photographier la déréliction qui s’empare de l’humanité pour mieux souligner « l’intimité des situations qui apparaissent aussi étranges qu’exactes »***. Solitude et mystère, ce pourrait être une version photographique des scènes peintes par Edward Hopper. Toutefois, si l’on rapproche son autoportrait des images qui représentent le poète Dante, il est possible de se demander si le photographe n’est pas dans l’écriture d’une comédie humaine qui chercherait à fuir ses malheurs. Une écriture empathique et sincère, où la discrétion permet de mieux saisir les expressions. Rappelons-le, Frédéric Stucin est maître de la scénarisation, il n’arrête pas le temps mais l’histoire. Ses constructions recourent à des éclairages capables de dramatiser le propos, il joue sur des contrastes puissants qui visent au baroque tel que l’a utilisé Le Caravage pour traiter la religion avec naturalisme.

Xavier Ribot

*Ce projet est co-construit et porté par la Villa Pérochon, la P’tite Cafète des services psychiatriques, l’association PEPPSY – Prêts et Externalisation Pour la PSYchiatrie - et Radio Pinpon. Une restitution sera au programme des Rencontres de la jeune photographie internationale en 2022.
**Only Bleeding images de Frédéric Stucin, texte de François Cheval, éditions le Bec en l’Air, 2018
*** Pascal Therme, cf son site le 25 mars2019

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